Compte-rendu de la conférence de Carlos González sur l’autorité

[ A+ ] /[ A- ]

Par Lise

P1040013

Après sa conférence sur l’alimentation de l’enfant, dont vous pourrez trouver le compte-rendu ici, le docteur Carlos González, invité par l’association Grandissons à Cagnes-sur-Mer a développé le thème de l’autorité et les limites.

Pour rappel, ce pédiatre espagnol est fondateur d’une association catalane d’allaitement maternel, partenaire de La Leche League et auteur de plusieurs livres, dont deux qui ont été traduits en français (Mon enfant ne mange pas, et Serre-moi fort).

Des limites ?

Il démarre sa présentation en montrant plusieurs affiches d’associations d’enfants handicapés, dont les textes exaltent la volonté de leur permettre de « vivre sans limites », se demandant  pourquoi les parents dont les enfants ne sont pas porteurs de handicap tiennent tant à  en imposer à ces derniers. Bien sûr, dit-il, il existe de nombreuse limites « normales », telles que ne pas boire de lessive, ne pas posséder de chameau à la maison… toutes ces choses que chacun sait sans livre, qui ne sont pas des limites artificielles. Eh oui, le titre de la conférence était ambigu : ce dont parlera le docteur González, c’est des limites de l’autorité.

Des changements dans la manière de comprendre les enfants

Il cite ensuite deux exemples. Tout d’abord celui de Cajal, une célébrité espagnole, qui découvrit les neurones et leurs connections. A 11 ans, ce dernier brûla la porte du voisin avec un canon et de la poudre qu’il avait fabriqués. Son père médecin et le maire décidèrent de le mettre en prison pendant une semaine pour le punir. Le grand homme dit n’avoir retenu que les conséquences désagréables de ce qu’il continue à nommer sa « blague », et retiré la leçon d’être plus prudent lors de ses méfaits ultérieurs, continuant ses tirs au canon, mais dans la forêt. Le second est celui de Sainte Thérèse d’Avilla, qui, à l’âge de 7 ans, s’enfuit avec son jeune frère pour aller « chercher les martyrs dans la terre des infidèles » avant d’être retrouvée. Les textes d’alors mentionnent son courage, l’effort et la générosité dont elle fit preuve pour son âge, et non la désobéissance. Aujourd’hui, se demande le Docteur González, un garçon de 11 ans qui commettrait un tel « attentat » dans la ville sortirait-il à temps de prison pour entrer à l’université et obtenir un prix Nobel, à l’image de Cajal ? Dans le meilleur cas, ces enfants ne seraient-ils pas diagnostiqués comme hyperactifs et conduits vers la « normalité » via un traitement ? Ces quarante dernières années ont été marquées par un changement très net dans notre façon de comprendre les enfants.

S’il est vrai que la plupart des adultes ont un mode de vie semblable, nombre d’entre eux diffèrent : certains travaillent de nuit, d’autres dans des cirques ou des travaux acrobatiques… Pourtant, tous les enfants ont strictement le même quotidien, et fréquentent une école identique, les différences de personnalités et de besoins ne sont pas reconnues chez eux. Comme se conformer à ces exigences éducatives a dû être difficile pour les chasseurs de crocodiles ! Pour ces enfants-là, devenir adultes est vécu comme une libération.

L’autorité

Nous avons tous, poursuit le docteur González, de l’autorité, et ne pouvons pas y renoncer. Celle-ci est naturelle et automatique, il n’est pas nécessaire de la « mériter » parce qu’on serait plus intelligent, plus fort ou plus vieux.

L’autorité vient aux parents du fait que leurs enfants les aiment et ont un fort désir de leur obéir. Pourtant, comme l’affirme, paraît-il, la tante de Spiderman, « un grand pouvoir comporte de grandes responsabilités », et, malgré cela, on ne nous a jamais enseigné à avoir de l’autorité. Soudain, alors qu’on nous a toujours appris à obéir et seulement cela, on se retrouve, avec l’arrivée d’un enfant, aux commandes.

On peut alors rechercher des modèles sur lesquels s’appuyer. Dieu, par exemple, se contente de donner dix commandements, il n’a pas besoin de démultiplier les ordres. L’empereur ou le président non plus ne donnent pas de nombreux ordres et ne s’attachent pas aux détails. Seuls les parents assènent à leurs enfants des successions d’ordres (ne bouge pas sur ta chaise, ne mets pas tes doigts dans ton nez…), des reproches et des châtiments.

L’autorité serait pourtant comparable à l’argent. On peut faire beaucoup de choses avec, mais si on le dépense pour quantité de petites choses, on n’en a plus ensuite. Ainsi, l’autorité devrait être conservée pour les choses importantes (ne bois pas d’alcool lorsque tu conduis…).

Accepter les réactions à l’autorité

Pour en revenir aux empereurs, il semblerait que même Napoléon n’ait pas réussi à obtenir de ses grognards (ainsi nommés pour cause) qu’ils le suivent sans râler. Seuls les parents exigent cela de leurs enfants. En l’enjoignant d’éteindre la télévision au milieu de son programme, on attend qu’il nous remercie ? Acceptons au moins qu’il soit normal que l’enfant se sente fâché.

Flexibilité

Notre conférencier nous donne ensuite plusieurs pistes de réflexion, en comparant les situations à notre vécu d’adulte. Ainsi, les policiers donnent leurs ordres avec respect et professionnalisme. Prenons un exemple. Notre mari a besoin de Ventoline d’urgence et nous nous garons sur une place interdite pour aller à la pharmacie. Un policier intervient, expliquant qu’il est interdit de stationner à cet endroit, mais, suite à nos explications, répond « c’est bon pour cette fois, allez-y donc vite. » Pense-t-on alors aussitôt quelque chose comme « Il n’a vraiment aucune autorité, désormais je ferai tout ce que je veux ! », ou bien plutôt « heureusement que je suis tombée sur quelqu’un d’intelligent » ? Et si, au contraire, il refuse de nous écouter, un ordre étant un ordre ?… Alors, qu’attend-on d’un enfant que l’on vient de gronder et de punir ? Qu’il pense « Ah, merci pour les limites ! » ?

Formulation

En tant qu’animaux sociaux qui vivent en communauté, nous recevons et donnons tous des ordres et disposons tous d’autorité. Mais c’est aux ordres donnés de façon appropriée que nous obéissions. Au restaurant, par exemple, nous nous soumettons sans difficulté à « Asseyez-vous, je vous en prie, faites votre choix, donnez-moi votre manteau… ». Qu’en serait-il si nous entendions « Poussez-vous de là, asseyez-vous et dites-moi ce que vous voulez manger, allez, plus vite, je n’ai pas que ça à faire ! » ?

Ainsi, il est important de donner les ordres de façon appropriée aux enfants comme aux adultes. Par exemple : « Pourriez-vous finir votre jeu que nous puissions manger ? »

Collaboration de l’enfant

Carlos González présente ensuite une photographie sur laquelle posent un pédiatre, une mère et son enfant. Il décrit les personnages selon plusieurs niveaux de lecture : le pédiatre, qui est aussi en réalité un modèle, la mère, qui est aussi un modèle, et aussi une mère en vrai, et l’enfant, qui n’est rien d’autre qu’un enfant. Sur la photo comme en vrai, cet enfant regarde sa mère, il lance à sa mère un regard interrogatif pour savoir s’il doit laisser le médecin le toucher. Ainsi, jusqu’à 9 mois, si la mère manifeste de la peur, l’enfant l’imitera. On voit ainsi que l’enfant recherche l’approbation, et combien il est important pour lui d’obéir tant qu’il peut. Pour un enfant, il n’y a en effet rien de plus terrible qu’un parent en colère.

Pourtant, certains parents tendent à croire que les enfants sont de petits monstres, tyrans en herbe prêts à tout pour obtenir ce qu’ils veulent. En réalité, nous dit le docteur González, personne ne souhaite tellement obtenir l’autorité, qui n’est pas agréable, et les enfants non plus. On peut d’ailleurs noter que seules une vingtaine de personnes souhaitent une part d’autorité dans une ville, et moins d’une dizaine pour le pays. En effet, cela implique de prendre des décisions, de résoudre les problèmes, de se faire contrer… Et lorsque l’enfant fait une crise parce qu’il veut une glace, il ne souhaite pas être le roi, il veut seulement… une glace. On pourra décider d’accéder à sa demande ou non, mais on veillera à ne pas l’interpréter.

Sortir de ses gonds

Les crises font souvent sortir les parents de leurs gonds. Ainsi, certains s’écrieront : « Je lui défends de faire quelque chose, et il recommence ! »

Tout d’abord, il faut admettre qu’il est impossible d’obéir toujours. Ni Napoléon ni Hitler n’ont été obéis de tous et en toutes choses. Nous avons tous fait des excès de vitesse, triché un peu aux impôts… Il est donc déraisonnable d’attendre que notre enfant nous obéisse en tout toujours, et ce pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, il est extrêmement difficile pour l’enfant de se souvenir des ordres. Nous-mêmes oublions beaucoup de choses. Par exemple, nous avons oublié une immense quantité de ce qu’on nous a enseigné à l’école. Ce dont on se rappelle est ce qui nous a été répété et qu’on a fait des milliers de fois (on se rappelle de comment on fait les additions et multiplications, mais pas des détails des cours de physique…) C’est pour cela qu’il est nécessaire de répéter mille fois chaque ordre.

Ainsi, l’ordre qui a probablement été le plus répété au monde est « buvez Coca-Cola. » Celui-ci apparaît toujours de la même manière, toujours avec la même patience, et ne devient jamais « Mais vous êtes idiots ou quoi, je vous ai dit mille fois de boire Coca-Cola ! » Les publicitaires savent en effet que ce que l’on n’obtient pas par la répétition, on ne l’obtiendra pas non plus par la menace.

Il ne le fait pas exprès

« Je lui dis de ne pas le faire, et il le fait devant moi, en me regardant dans les yeux et en souriant. »

Normalement, lorsque l’on décide de désobéir aux parents, on le fait en cachette. Ce n’est donc logiquement pas un acte délibéré que commet l’enfant qui agit en regardant son parent. Il demande des informations supplémentaires pour pouvoir obéir mieux. En effet, nos ordres ne sont jamais sans équivoque, et ils sont parfois difficiles à comprendre. Il est très difficile, en effet, de formuler un ordre qui ne soit pas interprétable, même les lois rédigées par des professionnels le sont souvent. Le docteur González détaille l’exemple de l’enfant qui dessine sur les murs. Lorsqu’on lui dira non, il pourra se demander « n’est-ce pas le bon mur (à l’école on dessine sur le mur noir), n’est-ce pas la bonne heure, aurais-je dû me laver les mains avant, ou bien utiliser une autre couleur peut-être… ? » Il recommencera donc d’une manière sensiblement différente, en observant notre réaction. Il ne s’agit pas là d’un défi, mais de la recherche de la compréhension de ce que le parent veut précisément. L’enfant sourit tandis qu’il recommence pour montrer qu’il n’est pas fâché… Il est difficile pour lui de comprendre qu’on ne peut dessiner sur aucun mur, d’aucune couleur, à aucune heure… mais lorsqu’il le comprendra, il arrêtera.

Prix et récompenses

Les prix et récompenses, nous dit le Docteur González, sont inutiles pour modifier le comportement, ainsi que le montrent plusieurs études. Ainsi, des ouvriers à qui on a promis une récompense un mois donné travaillent moins le mois suivant si on ne la leur promet pas à nouveau. Il faudrait donc toujours promettre la récompense et surenchérir.

De même, une étude a été réalisée dans deux classes : dans l’une on promettait un prix aux enfants qui dessinaient, dans l’autre pas, avant de leur laisser un temps de jeu libre. Durant ce temps, les enfants à qui on n’avait pas promis de prix précédemment dessinaient spontanément davantage que les autres.

Au-delà de cela, on peut se poser la question du choix de la récompense. Soit on offre une chose que l’on sait mauvaise (« les bonbons ne sont pas bons pour la santé, mais si tu étudies, je t’en donnerai »), soit on offre une chose bonne, dont on privera donc l’enfant qui n’accède pas à notre désir (« si tu n’étudies pas, je ne te donnerai pas de livre »), alors que cette chose bonne devrait être donnée à l’enfant quoi qu’il fasse.

Enfin, le prix détruit la qualité morale de l’acte. Par exemple, si mon enfant garde son petit cousin, joue avec lui et s’en occupe patiemment, il pourra se sentir fier de son acte, peut-être y voir la naissance d’une vocation professionnelle, etc. En revanche, s’il se voit promettre une récompense, il pourra douter lui-même de la raison pour laquelle il a agi, et en même temps son parent lui dit qu’il ne croit pas qu’il le ferait par pure bonté.

Une autre catégorie de prix est celui qui est inattendu, tel l’Oscar. Là, cela peut se révéler motivant. Mais c’est alors la valeur de l’acte du parent qui est dégradée. Ainsi, par exemple, ma fille qui a obtenu de bons résultats sait qu’elle a étudié par goût, mais je lui dis que je l’emmène à la campagne pour la récompenser de ses bonnes notes. Cela sous-tend le message que ce n’est pas juste parce que je l’aime, et que je n’aurais pas pris ce temps avec elle si elle avait obtenu d’autres résultats.

Punitions

Les études montrent que les punitions ne changent pas la conduite de la personne.

Pour commencer, un adulte ne se verra puni que pour des choses vraiment importantes (et pas parce qu’il a oublié de faire son lit), et il aura le droit de se défendre, de prendre un avocat, etc. Ensuite, si l’adulte change après son passage en prison, cela pourra être grâce à la prise en charge psychologique dont il aura bénéficié là-bas, mais en aucun cas grâce à la prison en soi.

Lorsque l’on parle de laisser l’enfant supporter les « conséquences naturelles de ses actes », il doit s’agir de conséquences vraiment naturelles (par exemple, les jouets doivent être vraiment perdus, et pas cachés exprès…). Quelquefois aussi, ces conséquences sont si graves qu’on ne peut pas laisser notre enfant les expérimenter (sauter par la fenêtre, boire de la lessive…). On pourra en revanche le laisser voir les conséquences naturelles qu’il y a à se mettre les doigts dans le nez (euh… il n’y en a pas !). Pour ce qui est du manteau on l’emportera quoi qu’il en soit au cas où. Si l’enfant sent la conséquence naturelle du froid, il pourra ainsi l’enfiler. Dans le cas contraire, c’est le parent qui se rendra compte de la conséquence naturelle de son obsession pour le froid et transportera le manteau toute la journée. Dans tous les cas, il est vraiment inutile de « marquer un point » (« je te l’avais bien dit ! »)

Carlos González détaille ensuite la parabole du Fils Prodigue. Ecrite il y a 2000 ans, elle met en scène un père qui accueille son fils fautif sans sermon, ni punition, ni conséquences, et qui va vers son autre fils pour le supplier de se joindre à eux.

Les enfants d’aujourd’hui

Ainsi, conclut notre orateur, les enfants d’aujourd’hui ont plus de limites que jamais. Ils se lèvent tôt pour aller à l’école, enchaînent avec la cantine, et ainsi de suite. Certes, les enfants de 12 ans ont plus de jouets qu’ils n’en avaient dans le passé. Mais un enfant de 1-3 ans ne demande rien d’autre que contact et attention, et de cela, ils ont bien peu.

Ainsi, une étude de Zussman montre que le fait que les parents qui tentent de se concentrer sur une distraction sans importance (style sudoku) modifient leur comportement vis-à-vis de leur enfant, par rapport à quand ils ne font rien d’autre que s’occuper d’eux. De même, les parents qui regardent la télévision grondent plus et parlent moins avec leur enfant.

Pourtant, il clôt sa conférence sur une note positive, citant une étude qui montre combien, sur 10 minutes, on observe d’interactions positives entre des parents et leurs enfants qui ne se savent pas observés, et d’une autre étude (1) qui montre les possibilités de résilience dont disposent les jeunes, notamment ceux dont les parents auront privilégié plusieurs des comportements suivants : encourager son enfant, passer beaucoup de temps avec lui et lui montrer tendresse et affection, ne pas le punir, encourager son autonomie, rester calme et privilégier la communication, partager des activités, offrir un modèle de conduite… Tous ces comportements, conclut le docteur González, sont accessibles à tous. En tant que parents, recherchons donc avant tout ce que l’on fait de bien…

Une question de sommeil

En réponse à une question du public concernant le sommeil des enfants, Carlos González cite une étude de Jenni (2), qui montre que de nombreux enfants éprouvent le besoin de dormir avec leurs parents, et que c’est à 4 ans que le plus grand nombre d’enfants le font (38% au moins une fois par semaine), pour diminuer ensuite jusqu’à l’âge de 10 ans. Il se demande si cela n’est pas dû au fait que les parents refusent aux enfants plus jeunes le cododo à cause des recommandations, alors que s’ils partagent la chambre de leurs parents dès la naissance, ce besoin diminue ensuite plus tôt, sachant que cette pratique n’est pas risquée si sur un lit et non un sofa et que les parents n’ont pas consommé d’alcool ou de drogue.

(1) https://www.questia.com/library/journal/1P3-2450753531/parenting-behaviours-associated-with-the-development

(2) http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/15866857

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Copy Protected by Chetan's WP-Copyprotect.