Le libre grandir et la responsabilité parentale

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Par Vicky

 

Bon, finalement en parentalité bienveillante on pose un cadre et des limites ou pas ? Et est-ce qu’on fait des choix à la place de nos enfants?

Ces deux questions reviennent sans cesse et divisent à volonté. D’un côté les bienveillantes* anti-âgisme qui disent le plus souvent non, de l’autre les bienveillantes-mais-pas-laxistes qui disent oui !

 

Le cadre ou la structure

 

Je vais rapidement dégager la question du cadre en répondant que, à mon sens, la phrase « les enfants ont besoin d’un cadre, ça les rassure » est archi-fausse. Peut-être que certains enfants se sentent rassurés avec un cadre mais c’est loin d’être une vérité absolue et un précepte éducatif. Ce que je veux dire c’est que certains adultes aussi se sentent rassurés dans un cadre donné, peut-être que ça leur permet de mieux travailler, d’être plus calmes, plus efficaces etc. Et d’autres adultes ont juste une sainte horreur des cadres, des cases et des restrictions, ils étouffent dedans. Est-ce que parce que certains adultes se sentent plus à l’aise professionnellement en étant salariés plutôt que sur un autre statut, on devrait conclure qu’ « un adulte a besoin d’un CDI, ça le rassure » ? Avec les enfants et le fameux cadre c’est la même chose. Pour certains enfants c’est sécurisant, pour d’autres non. Je tiens quand même à dire que cette phrase, tellement clichée en français, n’existe pas dans ma langue maternelle. Nous n’avons pas de cadre pour les enfants, que pour les tableaux.

 

En revanche un enfant a besoin de structure. Et en plus elle doit être solide. Plus la structure sera solide, plus il pourra se réaliser et se construire. Dans toutes les directions et sans limitation. Parce que la structure permet, tandis que le cadre limite. Et concrètement, quelle est la différence ? Parce que si c’est pour jouer sur les mots…

 

En fait je ne sais pas. J’invite les parents qui pensent qu’un cadre est nécessaire au bon fonctionnement de leur famille ou de leur enfant à m’expliquer ce qu’ils entendent par cadre avec des exemples concrets. Parce que moi je ne vois pas ce qu’il y a à imposer de plus que ce qui s’impose de facto, du fait de naître et de vivre dans une famille, qui elle-même évolue dans une société donnée avec ses codes, ses règles et ses lois. L’enfant qui vient au monde a déjà tout un cadre autour, il ne peut pas l’ignorer, il est obligé de se conformer, c’est le contrat social.

 

La structure c’est l’assurance du « je suis là pour toi quoi qu’il arrive », c’est la confiance que l’enfant peut ressentir vis-à-vis du parent, c’est le « je crois en toi » mais c’est aussi le « moi, parent, je sais qui je suis ». Et c’est parce que cette dernière partie est si difficile que le cadre peut devenir rassurant. Pour l’enfant, comme pour le parent, je dirais même surtout pour ce dernier. D’une manière générale j’ai remarqué que moins on a confiance en un système, plus on le balise. (Ça a l’air évident je sais, mais ça devient inconfortable et problématique quand on prône le système en question.) En clair, plus un parent sait qui il est et où est-ce qu’il va, moins il aura besoin de cadres, des « il faut » et des « par principe ».

 

Les limites

 

Le problème des limites n’est pas très différent en vrai, un cadre n’étant rien d’autre que la somme des limites. Et des limites on en a tous (de la même manière qu’on a un cadre « naturel » donc), on a les limites de notre corps, de notre nature humaine, des lois physiques etc. Nous avons également les limites imposées par la loi, ainsi que les limites de ceux qui nous entourent. Pour survivre en société nous devons les respecter.

 

Je suis bien évidemment contre l’idée d’imposer des limites « parce qu’il faut bien » ou « parce qu’on n’est pas laxistes » ou… bref, par principe. Et je suis partisane de la liberté d’exploration de ses propres limites. Une personne a besoin de savoir ce qu’elle est capable de faire ou encore comment le monde réagit à sa façon de s’y positionner. Personne ne peut vous apprendre ça, en revanche on peut être empêché.e de l’apprendre, si l’on n’a pas justement cette liberté d’exploration de ses propres limites.

 

Lorsqu’on est enfant, pendant cette exploration on a besoin de garde-fous, de sécurité. Pour la simple raison que les capacités cérébrales d’anticipation des conséquences de l’action ne sont pas opérationnelles. Mais pas que. Tant que la coordination des mouvements n’est pas parfaite un enfant peut avoir différents types d’accidents. Et puis il manque la connaissance et la maitrise de tout un tas de choses. Ainsi je peux tomber de l’escalier lorsque j’ai 10 mois, tomber dans la piscine quand j’ai 3 ans, tomber sur du porno sur l’ordinateur quand j’ai 7 ans et ainsi de suite, vous avez compris. Mais je peux également porter préjudice à autrui, parce que je ne peux pas maitriser mes pulsions de vie (besoin ou envie), parce que je ne sais pas faire autrement ou parce que je ne m’en rends pas compte. En fait, j’ai une extraordinaire capacité à faire tout un tas de trucs qui mettent en péril ma sécurité, ma santé, mon image même, les autres ou leurs libertés et droits. Heureusement, j’ai des parents!

 

La responsabilité parentale

 

Ce qui est évident pour moi c’est que le parent endosse un rôle de protection de son enfant, et d’un point de vue philosophique, cela n’est pas compatible avec la pleine liberté de choix que certain.e.s d’entre nous souhaitent permettre à leurs enfants. Pas loin de considérer que quand il n’y a pas de solution on doit reconsidérer le problème, et ayant passé d’innombrables heures à essayer de concilier la théorie avec ma pratique parentale par souci de cohérence et de congruence, j’arrive aujourd’hui à la conclusion que la pleine liberté de choix d’un enfant, n’est pas compatible avec la responsabilité parentale. Et plus vite on admet ça, moins on se tourmente avec nos incohérences et mieux on assume ce qui doit être assumé. C’est à dire les choix qu’on opère pour nos enfants. Parce qu’il n’y a pas de non-choix. A titre d’exemple, que l’on décide de vacciner ou pas son enfant on opère un choix pour lui. Que l’on décide de le scolariser ou pas, on opère un choix pour lui.

 

Pour laisser un enfant complètement libre de ses choix, il aurait fallu commencer depuis le début, en lui demandant s’il a envie de naître et s’il veut bien accepter ses parents, ses grand-parents, sa maison, sa ville, son pays, son prénom et ainsi de suite. J’ai mis beaucoup de temps à accepter que je prends des décisions pour mes enfants, mais depuis que cela a fait son chemin je parente avec moins d’ambiguïté, moins de culpabilité d’être incohérente. Au départ je voyais la famille comme une colocation dans laquelle l’enfant arrive, avec les mêmes droits que tout le monde, évidemment ! J’ai dit des tas de fois que combattre les Violences Educatives Ordinaires sans combattre l’âgisme c’est se mettre le doigt dans l’oeil au mieux, manipuler en conscience au pire. Je m’accordais le droit d’être limitante et interventionniste par devoir de protection de leur santé, leur sécurité et des libertés des autres, mais quand-même je voyais bien que ça manquait un peu d’égalité, de démocratie dans la prise de décision. Il devait bien manquer quelque chose dans ma conception de la fonction parentale et donc dans ma conception de la relation parent/enfant. Il manquait…

 

La dépendance

 

Un enfant se retrouve de fait dans un statut particulier: celui de la dépendance, comme une personne âgée ou une personne malade. Et ça, ça change tout dans la conception égalitariste de la relation parent/enfant. La relation ne peut pas être égalitaire car une prise en charge de l’enfant est nécessaire et obligatoire (même par la loi). Et qui dit prise en charge dit ascendant sur l’autre. C’est important d’admettre et d’accepter cette responsabilité vis-à-vis de son enfant. Ce qui est compliqué c’est de réussir à remplir cette obligation parentale tout en respectant l’individualité de l’enfant, sans tomber dans le langage de la domination, sans l’écraser sous le poids de l’évidence de notre autorité… Et c’est là que la parentalité positive fait sens! On peut s’y retrouver avec le terme très cher à une amie d’équidignité (en vrai ça vient de Jesper Juul mais moi je n’ai pas encore lu Juul!). L’égalité dans la relation est possible à condition qu’on ait les mêmes capacités, si on n’intègre pas ça on a vite fait de se sentir lésée que notre enfant ne nous fasse jamais à manger…

 

Donc la parentalité bienveillante, positive, empathique oui, le combat contre l’âgisme mille fois oui aussi, mais une conception égalitaire de la relation parent/enfant est vraiment très injuste pour l’enfant : il ne peut tout simplement pas faire autant ou pareil que nous. Et là, c’est à nous de prendre nos responsabilités, qui ne manqueront pas de faire défaut à sa liberté de choix.

 

* Je mets au féminin parce que l’écrasante majorité qui débat sur ces sujets sont des femmes.

{ Un commentaire ? }

  1. Lise

    Merci Vicky pour ce superbe article, plein de profondeur et de cohérence ! Ca fait du bien ! 🙂

  2. vicky

    Merci Lise, j’en suis très touchée!

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