Accoucher sous le téléphérique

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Par Lise

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J’ai écrit ce texte un soir au début de mon 9e mois de grossesse. Il ne se veut critique envers aucun choix. Mais il est décidément polémique envers les réactions répétées mille fois à chaque fois que le mot « accouchement » est prononcé. Pour mon premier accouchement, je n’ai pas eu l’occasion de côtoyer d’autres couples attendant un bébé, ni personne en fait. Et ma solitude m’a offert une naïve et bienfaisante sérénité. Je vis cette seconde grossesse entourée de plein de rencontres, et c’est génial… Sauf quand on aborde LE sujet, ou, pire, lorsque n’importe qui n’importe quand (le dentiste, la prof de gym…) le fait, par habitude en voyant un gros ventre. Et lorsqu’on entend d’autres femmes enceintes toutes remplies de peurs d’angoisse et de ces mots douloureux qui sont presque des synonymes d’accouchement à force de lui être liés.

Au fur et à mesure que passe le temps, je me sens de plus en plus déstabilisée et irritée à la fois. Bien malgré moi. J’ai assez d’arguments raisonnables pour contrer leurs phrases, sans pourtant parvenir à les empêcher d’entrer au fond de ma tête. Si souvent répétées et entendues (« Mais pourquoi te passer de péri ? », « Quel choix, que de choisir de souffrir… », « A la maison ? Ok, n’empêche, si Xyz n’avait pas été à l’hôpital quand elle a eu besoin des spatules… », « Bon courage, hein, ce n’est qu’un dur moment à passer… »), ces idées d’emblée négatives sur l’accouchement réussiraient, appliquées à n’importe quelle activité, à rendre celle-ci rebutante et terriblement effrayante.

Désormais, j’évite autant que possible de laisser les gens aborder le sujet. Mais ils ne peuvent pas s’en empêcher : un accouchement, ça fait mal par définition, et il ne faut jamais omettre de le rappeler à la future mère. Et si jamais elle réplique, ajouter quelques exemples pour lui prouver que, si par hasard elle pouvait gérer la douleur, ça reste terriblement risqué…

Imaginons… Parce que j’aime la montagne et les analogies…

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Vous : La semaine prochaine, je fais un sommet !

L’autre (d’un air compatissant) : Ouah ! Bon courage… J’en ai fait un une fois, c’était horrible, il faisait super froid je ne sentais plus mes doigts, et puis avec l’altitude je me suis senti oppressé comme jamais, et tout ça pour me retrouver dans le brouillard une fois en haut. Bonne chance, hein, je penserai à toi !

Vous (convaincu) : Non, mais je me suis bien préparé, je ne me sens pas trop inquiet. Je partirai lentement, et puis je connais ce moment où je me demanderai ce que je fais là, si essoufflé à transpirer comme un bœuf, mais… Enfin, je sais surtout combien, en arrivant au sommet, je me sentirai fier de mon corps qui m’a permis ça, et comme c’est grisant d’admirer le paysage, les autres cimes alentours, la neige, le silence, cette sensation de plénitude quand on a dompté la montagne et que la nature se fait merveille pour mon regard seul…

L’autre (ébahi) : Nooon… parce qu’en plus, tu comptes monter là-haut à pied ? Mais ça va être horriblement douloureux ! Enfin je veux dire… moi, je ne pourrai pas. J’ai bien essayé, une fois, le sentier, mais c’est juste insupportable, les pieds qui frottent contre les chaussures si lourdes, le poids du sac…

Vous (un peu déstabilisé) : Oui… Je… Je crois que je peux le faire… j’aimerais essayer en tout cas…

L’autre (dans sa lancée) : Mais quand même, tu choisis de souffrir alors qu’il suffit de prendre le téléphérique, tu es là-haut à l’heure exacte, tu payes sur internet, et ils s’occupent de tout pour toi. Tu choisis vraiment de monter à pied ??

Vous (hésitant) : Mais… C’est pour voir le paysage tout au long de la montée, les changements d’altitude, l’odeur de l’air qui se modifie, les arbres, puis les rochers, puis la neige… Enfin, c’est… J’aimerais essayer de voir toute la montagne, tu comprends, je l’aime tellement, mais en gravir chaque passage, c’est quelque chose de fort, et puis les sensations… Le sommet, c’est aussi l’accumulation de tout cela… Tu vois ?

L’autre : Oui, enfin, c’est quand même un peu inconscient. Moi, ma tante, elle s’est foulé une cheville comme ça. Elle se l’est cognée contre un pylône du téléphérique. Heureusement qu’il était là, d’ailleurs, le téléphérique, pour la redescendre, sinon, elle y serait restée. Et j’ai aussi un ami qui s’est brisé le nez : il était en retard, pour la descente en plus, du coup il s’est jeté dans la cabine juste alors qu’elle se fermait. Tu imagines, s’il l’avait carrément raté, il aurait gelé sur place là-haut. Heureusement qu’ils ont pu le descendre en vitesse. Et bon, je ne te parle pas des risques d’avalanche et de chute de pierre.

Vous : Euh… oui… Je suppose que je verrai sur le moment… Enfin, sans téléphérique, ces accidents, justement, ne se seraient peut-être pas pr… hum. De toute façon, si je suis trop fatigué ou que j’ai trop mal aux pieds, je monterai dans le téléphérique à une station intermédiaire…

L’autre : Ah oui, mais il ne faut pas rater la station, si tu es entre deux ou un peu trop haut ou que tu n’as pas réservé ton billet, ils te laissent là !

Vous (quand même un rien inquiet) : Tu crois ? (respirant un bon coup et vous éloignant, chantonnant intérieurement pour vous rassurer et bloquer les larmes qui menacent de monter) Là-haut, sur la montagne, l’était un beau chalet…

Vous trouvez que j’exagère ? Sans rire, remplacez là où cela sied par les mots du lexique de l’accouchement, de l’hôpital, de la péridurale… et vous verrez que ma métaphore est à peine caricaturale, ou peut-être même pas… En tout cas, en tant que femme enceinte qui pleure en regardant les documentaires sur les grenouilles, cela m’atteint exactement de cette manière-là.

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Du coup, puisque j’ai dit avoir quantité d’arguments réfléchis qui me confortent dans mon choix, j’en expose ici quelques-uns :

{ Un commentaire ? }

  1. Julie B.

    Bonjour,
    Chacun, chacune opère ses propres choix en matière d’accouchement. Je respecte tout à fait le choix d’un accouchement à la maison mais comme le choix d’accoucher dans un hôpital (deux fois pour ma part au CHU de Grenoble) doit être aussi respecté… Non, mes accouchements n’ont pas été « délaissés dans un coin anonyme d’hôpital parmi des étrangers qui les auront oubliés l’instant d’après » (à vrai dire, j’ai été choquée par la lecture de cette phrase que je trouve sincèrement méprisante). Lors de mon second accouchement, les équipes se souvenaient de nous… Et ce dernier a marqué aussi les esprits et les équipes tant il a été unique en son genre… Comme tous les accouchements d’ailleurs ! Je tire mon chapeau à toutes les équipes du CHU, car elles ont été au top, présentes mais pas omniprésentes, justes…
    A bientôt,

    Julie b.

  2. Lise

    Bonjour !
    Merci pour votre commentaire… Et désolée de vous avoir choquée ! Bien sûr, tous les choix en matière d’accouchement doivent être respectés, c’est même ce qui me semble essentiel : que les parents disposent de toutes les informations nécessaires pour opérer leur choix, avec le respect de l’équipe médicale d’une part et de leur entourage de l’autre. Or en ce qui concerne mon choix d’accoucher à la maison, il a été fait dans un premier temps (mais sans aucun regret par la suite, car en connaissance de cause et suite à un choix libre et éclairé) par défaut, car il n’existe dans ma région ni plateau technique ni maison de naissance. D’autre part, je n’ai jamais essuyé le moindre commentaire lors de mon choix d’accoucher en hôpital pour mon 1er enfant, en revanche notre décision d’accoucher du second à la maison a été source de tous les jugements, craintes, limitations, et commentaires : c’est peut-être pour cela que mon article vous semble un peu trop « engagé » pour prôner l’accouchement à domicile en ne respectant pas celui en CHU; cela ne voulait pas être le cas. Ce que je voulais, c’est juste que ce choix soit acceptable et respecté EGALEMENT. Enfin, en ce qui concerne la phrase qui vous a choquée, elle apparaît dans mon article-témoignage : ce n’est certainement pas une vérité absolue, juste mon expérience, suite à mon 1er accouchement en très grande maternité de niveau 1, où, certes mon projet de naissance a été globalement respecté et mon expérience est loin d’être négative, mais où j’ai ressenti un abyssal anonymat avec un personnel qui m’était inconnu et a changé tout au long de mon séjour. De plus, ma phrase est peut-être mal tournée : ce n’est pas mon accouchement qui a été délaissé dans un coin anonyme, mais sa mémoire. Dans ce très grand hôpital, il est certain que, quelques années après, personne ne se souvient de moi, et jamais plus je ne pourrai parler de cette naissance avec les personnes qui y étaient présentes. Je ne méprise absolument pas ces personnes, dont le travail est immense, je me réjouis juste du fait que, suite à mon accouchement à la maison, je puisse encore partager le souvenir précis de la venue de mon fils avec ceux qui m’ont entourée ce jour-là de manière plus intime.

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