Le Concept du Continuum

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Par Marie

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Qu’est-ce donc que ce livre dont j’entends parler en ce moment ?

A force d’entendre parler d’un livre, on finit par avoir très envie de le lire. Surtout quand ce livre est cité comme « à l’origine de truc » ou « ayant inspiré machin » et qu’on se sent en devoir de constituer une belle bibliothèque de livres sur la parentalité (1).

Première surprise : c’est un vieux livre ! La première édition date de 1975 (2006 pour la traduction en français).

L’auteur de ce livre, Jean Liedloff, a quitté New-York à sa majorité pour visiter l’Europe. Elle parle de sa recherche d’harmonie, citant à plusieurs reprises un souvenir d’enfance lié à un lieu bien particulier (la Clairière). Elle se retrouve un peu par hasard (mais avec grand bonheur) en route pour la jungle d’Amérique du Sud et rencontre un peuple d’indien appelé Yékwanas.

Elle séjournera chez eux pendant deux années et demie (en 5 fois).

Les indiens Yékwanas vivent dans une ambiance très détendue : en particulier, elle est marquée par le fait qu’il n’y a chez eux pas de violences, aucun mot signifiant « travail » tel que nous l’entendons et que les enfants sont laissés très libres de leurs faits et gestes.

Dès le premier contact, elle perçoit la nécessité pour elle de désapprendre et de se débarrasser de ses préjugés. Peut-être que ce peuple a l’air si heureux parce que ses enfants sont élevés d’une certaine manière ? Voilà le postulat de cet ouvrage : l’humanité ne serait-elle pas plus heureuse si elle respectait son continuum ? (le sous-titre de l’ouvrage est « à la recherche du bonheur perdu« ).

 

Le concept de continuum

« Pendant deux millions d’années, même s‘il appartient à la même espèce d’animal que l’homme d’aujourd’hui, l’homme fut une réussite. […] Depuis qu’il s’est écarté du style de vie auquel l’évolution l’avait naturellement adapté, il y a quelques millions d’années, il a non seulement bouleversé l’ordre naturel de toute la planète, mais il a aussi réussi à faire tomber dans le discrédit ce bon sens si développé qui avait guidé son comportement jusqu’alors. La plus grande partie de ce bon sens n’a été compromise que récemment, lorsque nos dernières compétences instinctives ont été déracinées et soumises au regard dépourvu de compréhension de la science. »

L’homme serait dans l’attente de certaines choses ou comportements rendus nécessaires par son évolution. En leur absence, le sentiment de perte en résultant est très fort.

« Le continuum humain peut-être défini comme un enchaînement d’expériences qui correspondent aux attentes et tendances de notre espèce, dans un environnement de même logique que celui où sont nées ces attentes et tendances. Cela implique un comportement adéquat vis-à-vis des autres acteurs dans cet environnement, et une attitude appropriée de ceux-ci envers vous. »

En particulier, le bébé traverse une phase « dans les bras » obligatoire (jusqu’à 9 ou 12 mois) où il a fréquemment besoin de se rassurer au contact de sa mère (ou d’autres personnes qui s’en occupent).

De nombreux parents pensent qu’en accordant à un enfant ou à un bébé trop d’attention, il ne pourra pas trouver son indépendance. Ils sont persuadés que le porter sans arrêt diminuera sa confiance en lui. Nous avons déjà vu que la confiance en soi est atteinte après l’accomplissement de la phase dans les bras. 

Peu importe la personne qui s’en occupe, il faut lui demander de le porter.

Ce qui ne va pas dans notre société

Ainsi, l’auteur pense que le fait de ne pas entendre ses enfants, en particulier de ne pas répondre à leur besoin de proximité, est à l’origine de bien des maux dans notre société (elle citera la drogue, l’alcool, la recherche du pouvoir, etc.) :

« Les expériences manquées de la phase dans les bras, les lacunes résultant d’un manque de confiance en soi, ainsi que son indicible état d’aliénation, le conditionneront et l’influenceront au fur et à mesure qu’il grandira au bord du gouffre ou un riche sens de Soi aurait pu éclore. »

Elle parle également de la notion d’attachement et de sa nécessaire mise en place dès la naissance de l’enfant (simplement en… laissant le bébé avec sa mère !) :

« Que se passe-t-il si on empêche l’attachement d’avoir lieu […] Apparemment, le stimulus d’attachement, s’il n’est pas satisfait par la rencontre tant attendue avec le bébé, cède la place à un état de deuil. […] Lorsque le stimulus est laissé sans réponse, les forces du continuum supposent qu’il n’y a pas de bébé et que l’élan d’attachement doit être annulé. »

Au sujet des punitions et récompenses (2)

« Les procédés familiers de louange ou de blâme jettent le désarroi parmi les intentions des enfants, surtout des plus petits. Lorsqu’un bambin fait quelque chose d’utile, s’il s’habille lui-même, nourrit le chien, ramène un bouquet de fleurs des champs ou fabrique un cendrier en terre glaise, rien n’est plus décourageant pour lui qu’une expression de surprise envers son « bon » comportement (c’est-à-dire social). Des exclamations du genre « oh, quelle gentille fille ! » « Regarde ce que Georgy a fait tout seul !« … impliquent que son comportement social n’était ni attendu, ni caractéristique de lui, ni habituel. »

La critique envers la manière « traditionnelle » (en Occident) d’élever ses enfants est féroce (3).

« Nous avons l’impression de posséder nos enfants et donc d’avoir le droit de les traiter comme nous le souhaitons, à exception de les maltraiter ou de les tuer. Voilà un autre obstacle au continuum. Il n’existe pas de loi qui préserve les enfants d’être torturés de désir et d’être abandonnés à leurs pleurs. Leur condition d’homme ne suffit pas à leur attribuer ces droits et ne les empêche pas de souffrir de la cruauté de leurs semblables. Peu importe si leur tourment porte préjudice à leur épanouissement. » (4)

« La tradition a laissé le traitement des enfants à la discrétion maternelle. Mais une mère a-t’elle le droit de négliger son enfant, de le frapper parce qu’il pleure, de le nourrir quand elle en a envie et non pas quand c’est lui qui réclame ? A-t’elle le droit de le laisser souffrir seul dans une chambre pendant des heures, des jours et des mois, alors que sa nature veut qu’il soit auprès d’elle ? »

« […] De plus, je crois sincèrement qu’à partir du moment où une maman sert le continuum de son bébé (et donc aussi le sien), son instinct déstabilisé par sa culture se réaffirmera et retrouvera ses motivations naturelles. Elle ne voudra pas déposer son bébé. Ses pleurs parleront directement à son cœur, non bafoué par une quelconque école de pensée à propos de l’éducation des enfants. »

Ce qu’il faudrait faire

Elle admet la difficulté dans laquelle se trouvent les parents (et ceux qui voudraient élever leurs enfants proche de leur continuum).

« Prenons une situation très simple du monde civilisé : une mère pourrait très bien accomplir les taches ménagères en compagnie de sa petite fille libre de pouvoir balayer à l’aide d’un petit balai, prendre les poussières, aspirer (si elle parvient à manipuler l’aspirateur) ou faire la vaisselle debout sur une chaise. Il est pratiquement impossible qu’elle asse une assiette ou qu’elle tombe de la chaise à moins que sa mère ne lui fasse comprendre clairement qu’elle s’y attend. » (5)

« Evidemment, il est difficile de transposer les leçons des Yékwanas par rapport au continuum pour qu’elles puissent améliorer de nombreux aspects de notre vie civilisée si différente. Je crois que l’étape la plus importante à franchir est de se dire qu’il faut rester le plus proche possible du continuum. Pour découvrir les manières d’y parvenir, il suffit en grande partie d’utiliser son bon sens.

Une fois qu’une maman réalise que porter son bébé pendant les six à huit premiers mois crée la confiance en lu, jette les bases de son intégration dans la société et fera de lui une personne coopérante et heureuse durant les quinze à vingt ans qu’il passera à la maison, elle prendra la « peine » de le porter en faisant son ménage ou ses courses.

Je suis convaincue que la très grande majorité des parents aiment vraiment leur enfant mais qu’ils le privent d’expériences essentielles à son bonheur car ils ignorent ce qui le fait souffrir autant. S’ils comprenaient l’agonie de leur bébé laissé en pleurs dans un berceau, son terrible désir, les conséquences de cette souffrance, les conséquences des lacunes sur le développement de la personnalité et son potentiel à bâtir une vie heureuse, je ne doute pas un seul instant qu’ils feraient tout pour l’empêcher de rester seul, même une minute. »

Sur la présence des enfants dans l’espace public (6)

« Les enfants devraient pouvoir accompagner les adultes presque partout où ils se rendent. Cela est presque toujours impossible dans une culture comme la nôtre ou les écoles et les enseignants pourraient plutôt apprendre à mieux tirer profit de la tendance des enfants à imiter et à exercer leurs aptitudes spontanément et non quand on leur « apprend » »

En conclusion

L’ouvrage s’inscrit parfaitement dans le mouvement hippie (retour à la nature, pacifisme, liberté, etc.) et s’il s’annonce presque comme une théorie, il est loin d’en avoir la rigueur. Cela sonne un peu « c’était mieux avant », à bas la science et toutes les choses du même acabit. De plus, il possède le côté « spam » (7) de quelques livres américains : du genre « si vous lisez ce livre, vous serez béni sur 1000 générations » avec à l’appui le témoignage de personnes dont il a changé la vie. Personnellement, ça a tendance à m’agacer. Cependant, si je recule un peu pour regarder le message global de ce livre, il est vrai qu’il apporte quelque chose de nouveau. Un autre regard, un début d’explication.

Oui, je pense que cet ouvrage est important et il résonnera différemment en chacun de nous.

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(1)    La liste de nos ouvrages (pas tout à fait à jour) : http://grandissons.org/?page_id=212 (celui-ci est donc dedans)

(2)    On en a parlé il y a peu et notamment dans le précédent PEPS http://pepsmagazine.com/store/products/numero-7-avril-mai-juin-2014/

(3)    A la mesure de ce que nos enfants subissent ? Je vous épargne d’ailleurs la description d’un « endormissement en pleurs » vu du côté de l’enfant…

(4)    Dans « le prophète » de Khalil Gibran : http://www.poesie.net/gibran1.htm

(5)    Une mère et sa fille, bien sûr. Cet ouvrage ne dit rien de la différence d’éducation selon le sexe. Ou plutôt, il décrit les différences faites chez les indiens sans rien en conclure.

(6)    Lire à ce propos cet excellent article : http://lesvendredisintellos.com/2014/06/07/territoires-denfant-territoires-dadultes-a-qui-appartient-lespace/

(7)    https://www.youtube.com/watch?v=anwy2MPT5RE of course

{ Un commentaire ? }

  1. alice

    La faible rigueur scientifique sous des dehors d’étude ethnologique m’avait aussi agacée. Cependant, j’ai été impressionné par le côté avant gardiste du bouquin, qui prône l’attachement à une époque où cette théorie psychologique était relativement balbutiante et sans doute confidentiel (elle n’y fait d’ailleurs jamais référence).
    Au final, j’ai été plutôt touché par ces élans que je partage.
    Mais une chose qui m’a vraiment intriguée, c’est que ce livre est le seul que Jean Liedloff ai jamais écrit (et l’ethnologie n’était pas plus son métier que sa formation, elle était surtout héritière, si j’en crois sa bio sur wikipedia !), avec quelques articles en rapport avec lui, car elle semble avoir pas mal travaillé à populariser sa « théorie » et elle n’a finalement jamais eu d’enfants…
    Enfin, voilà, c’était juste histoire de donner mon avis 😉 !

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