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Le vent dans les langues

Par Lise

Face à la vitre, on voit le reflet du jardin, calme et vert. Mais traversons la fenêtre et passons un peu dans l’herbe pour de vrai, et c’est tout autre chose : le vent vous siffle dans les oreilles, vos pieds se mouillent et tous les sons vous étourdissent.

C’est la comparaison qui me vient à l’esprit après quelques jours passés à l’étranger avec  ma fille. Cette fois, la langue dominante n’est plus la mienne, ni la culture, et je suis corps et âme plongée dans le paysage, dont le vent fait frémir mes volontés pourtant ancrées dans mes convictions.

Et j’entends me souffler à l’oreille :

– Parlez avec votre enfant dans votre langue maternelle, que vous maîtrisez mieux, et qui, dans un premier temps, sera sa langue forte, autour de laquelle il construira son langage. Oui, c’est ce que, de derrière ma vitre, je suis intimement persuadée qu’il faut faire. D’autant que, lorsque je suis en France, entendre quelqu’un parler sa langue avec son enfant ne m’inspire que plaisir et admiration.

– Et puis : parlez avec votre enfant, parlez lui beaucoup, expliquez-lui les situations, échangez avec lui. Ca aussi, c’est une chose précieuse à observer, lorsque je suis derrière ma vitre…

Et me voilà en Allemagne, au parc de jeux, avec ma petite de presque-dix-sept mois. Me voilà un peu seule, un peu isolée, pas toujours sûre de comprendre ce que l’on me dit, ce que l’on dit à ma fille, ou ce que les gens se disent (sont-ils en train de parler de moi ?) Et soudain, je me rends compte que je ne lui parle presque plus, et à voix presque basse. Même, j’aurais plutôt envie de lui parler à l’oreille, ou en allemand, ou n’importe quoi du moment que cela ne crie pas immédiatement à la face du monde que je suis… étrangère. J’ai beau lutter, j’ai du mal à lui parler comme d’habitude. En effet, en le faisant, plusieurs impressions s’imposent à moi :

– j’écarte les autres enfants et parents, qui ne comprennent pas ce que je lui dis.

Et pourtant… Française en France, lorsqu’un parent parle une autre langue à son enfant, je ne me sens pas écartée, je ne ressens que du positif. Mais c’est si facile, depuis « chez soi ».

– je la rends elle aussi incompréhensible, donc « à part ». Par exemple, lorsque je lui suggère de « dire merci », et que sa tentative reste sans retour, qu’elle insiste, mais que personne ne peut saisir ce qu’elle dit… à moins que je ne « traduise », mais alors, c’est elle qui ne comprend pas et me regarde, un peu étonnée.

– je m’isole encore plus, en laissant penser que je ne parle pas la langue du pays, risquant ainsi de décourager qui voudrait s’adresser à moi (et, il faut bien le dire… personne ne le fait, mis à part d’autres allophones !)

– je deviens paranoïaque, tantôt avec le sentiment de parler trop fort si bien qu’on « n’entend que moi », tantôt avec la sensation que les gens me regardent de travers ou parlent de moi.

Par-dessus cela, j’ai aussi du mal à saisir les nuances dans la manière dont les parents se comportent avec leurs enfants. Il me semble qu’ils restent très près de leurs tout-petits, et tendent à ne pas leur laisser échanger jouets et bisous comme j’ai tendance à le laisser faire à ma fille. Est-ce une différence culturelle, est-ce une idée fausse que je me fais, est-ce simplement une différence en cet instant entre ces parents présents et moi ? Je n’en sais rien. Seulement, cela m’ébranle et me fait me poser ces questions qui ne m’auraient probablement pas même effleurées en étant en France. Au point que je m’efforce de les imiter, pour ne pas avoir l’air d’être « celle qui laisse sa fille tout faire parce que ces Français élèvent n’importe comment leurs enfants ».

Bien sûr, je ne me suis pas dit tout cela dans le feu de l’action, mais en rentrant, j’ai ressenti un petit goût amer qui m’a inspiré ces réflexions, d’autant que je m’intéresse beaucoup à cette question de bilinguisme, tout en faisant grandir ma fille (italo-française) dans ce qui est ma langue et ma culture. Toujours est-il que c’est à présent avec une admiration et des encouragements redoublés que j’entendrai des parents parler dans leur autre langue à leur enfant.

Lorsque l’on est « chez soi », on ne se rend pas compte de l’isolement qui s’empare si aisément de celui qui ne vit pas dans le pays de sa langue. Tout est pour lui plus difficile, plus fatigant, plus inquiétant. Tout devient défi dès qu’on ne maîtrise pas à la perfection la langue qui nous entoure : comprendre les mots sympathiques du voisin sans le faire répéter trois fois, finir par sourire en « ayant l’air d’avoir compris », s’habituer  aux comportements différents des gens, saisir tout ce à quoi on n’est pas accoutumé, s’adapter à tout dans la discrétion… et même, faire une recherche sur internet pour trouver des groupes où rencontrer d’autres parents ou d’autres étrangers !

Pourtant, ces difficultés, je les ai rencontrées dans un pays occidental de culture assez proche de la mienne, dont je parle assez bien la langue, où j’ai déjà vécu (mais sans enfant alors), où j’ai des amis… je ne peux qu’effleurer la réalité qui peut être celle de personnes venant de bien plus loin sans en avoir fait le choix, sans rien connaître de la langue, ni avoir de relations… Oui, je pense qu’il est bon, souvent, d’essayer de comprendre les situations en les l’observant quelquefois depuis l’autre côté de la vitre…

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